Sortie et extraits du livres les mots sont importants

296 pages – 13 euros
Parution : 15/03/10

En librairie ou  sur le site de l’éditeur : http://editionslibertalia.com/Les-mots-sont-importants.html

« L’euphémisation consiste, étymologiquement, à positiver du négatif. Dans la sphère politique, elle consiste essentiellement à occulter, minimiser, relativiser et justifier une violence. L’armée bombarde toute une population : c’est « une simple incursion », ou « une frappe ». Un policier abat un jeune homme en fuite d’une balle dans le dos : c’est une « bavure ». Une entreprise – souvent bénéficiaire – organise un licenciement collectif : c’est un plan social ou mieux encore un plan de sauvegarde de l’emploi. Le droit du travail, la protection sociale et les services publics sont démantelés : on ne parle que de réforme, de modernisation ou d’assouplissement. À cette occultation de la violence des dominants s’oppose comme en miroir une hyperbolisation de la violence des dominé-e-s, ayant pour effet d’une part de disqualifier leur parole, d’autre part de donner à l’oppression le visage plus acceptable de la légitime défense. »

L’éditorial et le sondage d’opinion ? Des exercices ventriloques. La mixité sociale et la diversité ? Les faux-semblants de la lutte contre la ségrégation. La rhétorique féministe et laïcarde ? Les nouvelles métaphores du racisme républicain. Le sarkozysme ? Un pétainisme light… Telles sont quelques-unes des analyses que proposent Pierre Tevanian et Sylvie Tissot dans ce livre où l’on croise, entre autres, Dominique de Villepin et Ségolène Royal, Fadela Amara et Julien Dray, Dieudonné et Max Gallo, Alain Soral, Éric Zemmour et Philippe Val… Les trente et un textes retenus dans ce recueil résument dix années de critique sociale au sein d’un collectif : Les mots sont importants. Dix années et trente textes de combat contre les mauvaises langues et les mauvais traitements, les grands auteurs et les grandes questions, les gros concepts et les grosses bites qui font l’air du temps. Trente contributions à une contre-culture anticapitaliste, antiraciste et antisexiste.

Les auteurs

Pierre Tevanian, professeur de philosophie, a publié notamment Le Ministère de la peur (L’Esprit frappeur, 2004), La République du mépris (La Découverte, 2007) et La Mécanique raciste (Dilecta, 2008). Il a coordonné avec Ismahane Chouder et Malika Latrèche le recueil Les Filles voilées parlent (La Fabrique, 2008).

Sylvie Tissot, enseignante-chercheuse en sociologie et militante féministe, a publié L’État et les quartiers (Seuil, 2007) et coécrit le Dictionnaire de la lepénisation des esprits (L’Esprit frappeur, 2002). Elle anime avec Pierre Tevanian le collectif Les mots sont importants.

Le site : http://www.lmsi.net/

Extraits

Au terme de dix ans de travail critique, si l’on doit caractériser à grand traits la langue des maîtres, on peut dire qu’elle repose sur une logique binaire au fond très ancienne, déjà à l’œuvre dans la novlangue totalitaire ou coloniale décrite par Orwell : euphémisation de la violence des dominants (État, patronat, pression sociale masculiniste, hétérosexiste et blanco-centriste), et hyperbolisation de la violence des dominé-e-s. Un double mouvement qui structure l’essentiel du commentaire politique, mais qui déteint aussi largement sur la parole prétendument factuelle des journalistes d’information.

Le fait qu’Orwell ait ciblé son travail critique sur des régimes totalitaires ou coloniaux et que nous nous consacrions pour notre part à des contextes démocratiques et post-coloniaux ne change pas fondamentalement l’enjeu, bien au contraire : plus un régime se dit démocratique et égalitaire, plus il doit légitimer la violence qu’il exerce et l’ordre inégalitaire qu’il instaure.

L’euphémisation consiste, étymologiquement, à positiver du négatif. Dans la sphère politique, elle consiste essentiellement à occulter, minimiser, relativiser et justifier une violence.

À cette occultation de la violence des dominants s’oppose comme en miroir une hyperbolisation de la violence des dominé-e-s, ayant pour effet d’une part de disqualifier leur parole, d’autre part de donner à l’oppression le visage plus acceptable de la légitime défense. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage » : de même, les grévistes qui s’opposent aux « réformes » sont pathologisé-e-s (le mouvement de décembre 1995 fut ainsi qualifié de vaste épidémie, de fièvre, de délire ou de crispation, et il en est allé de même du vote victorieux pour le Non au référendum européen de 2005) ou criminalisé-e-s (la grève devient une prise d’otages, et les brèves séquestrations de patrons des violences, voire des actes terroristes), les sans-papiers sont rebaptisés irréguliers ou clandestins, et systématiquement associés à des « filières maffieuses » (alors que l’immigration dite irrégulière, clandestine ou sauvage n’était, avant la fermeture des frontières, qu’une immigration libre, dans la langue même des cabinets ministériels), les foulards deviennent des voiles islamiques voire islamistes, ou des tchadors, et les victimes de crimes policiers s’avèrent, suivant la formule consacrée, bien connues des services de police (y compris lorsque leur casier judiciaire est vierge). La résistance palestinienne ou irakienne est réduite au rang de terrorisme, la critique d’Israël devient un antisémitisme et celle de la suprématie blanche un racisme anti-Blancs, les féministes deviennent des hystériques animées par la haine des hommes et les militant-e-s homosexuel-le-s des nantis du Marais, leur résistance à l’ordre hétérosexiste est appelée tyrannie du politiquement correct, et la dénonciation publique du racisme, du sexisme ou de l’homophobie des dirigeants politiques ou des grands éditorialistes devient un lynchage médiatique ou une police de la pensée. Quant aux alternatives à l’orthodoxie économique ou politique, elles sont systématiquement qualifiées d’angéliques, d’irréalistes ou d’irresponsables. (…)

Plus généralement, que l’oppression soit strictement économique ou à dimension raciste ou hétérosexiste, toute énonciation du tort subi par l’opprimé-e s’expose à la pathologisation, sous le nom commode de victimisation – avec cet effet paradoxal : c’est au moment même où, cessant d’être de pures victimes, passives et muettes, les intéressé-e-s deviennent acteurs et actrices, en prenant la parole et en nomment le tort subi, qu’ils et elles se voient reprocher de se réduire et de se complaire dans un statut de victime.

Un paradoxe analogue est à l’œuvre dans une autre invention langagière récente, qui a connu un immense succès dans le débat médiatique, au point de devenir également une catégorie d’analyse spontanée pour les journalistes d’enquête : le communautarisme. C’est en effet au moment où des citoyen-ne-s discriminé-e-s et relégué-e-s (banlieusard-e-s, racisé-e-s, chômeurs et chômeuses, précaires, femmes, homosexuel-le-s, lycéennes et étudiantes voilées…) s’unissent pour demander à être traités comme les autres, au moment où ils et elles demandent à rejoindre les autres dans des territoires, des univers sociaux ou des modes de vie qui leur sont interdits (les centre-ville, les lieux de loisir, le travail qualifié, le mariage et la parentalité, l’école publique, le monde associatif et politique, les postes de pouvoir), qu’on les accuse de se particulariser, de se replier sur eux-mêmes et de diviser la société française.(…)

Si la structure binaire euphémisation / hyperbolisation est aussi simple, pauvre et immuable, le contenu des discours ne cesse en revanche d’évoluer. Le champ des médias dominants n’est en effet pas un espace homogène et autonome, ni même une simple caisse de résonance du pouvoir dominant. C’est plutôt un champ de luttes, même s’il est loin d’être neutre : bien que structurellement lié aux dominants, ce champ n’est pas une machine toute-puissante capable d’écraser toute parole singulière, déviante ou contestataire. C’est au contraire un appareil contesté, bousculé, qui doit en permanence recomposer ses outils, notamment rhétoriques, en tenant compte des contre-discours qui le prennent d’assaut. (…) C’est ainsi par exemple que des mots comme exploitation ou souffrance au travail réapparaissent parfois, c’est ainsi que les clandestins sont redevenus, après le mouvement de Saint Bernard, des sans-papiers, c’est ainsi que le concept d’intégration a fini par être disqualifié et que les journalistes les plus soucieux de « coller à leur époque » ont fini par s’intéresser plutôt à la discrimination. Et à chacune de ces conquêtes linguistiques – comme il y a des conquêtes sociales – répond un contre-feux : à la demande d’égalité portée en 1983 par la Marche du même nom (significativement rebaptisée Marche des Beurs) a répondu – au niveau étatique mais aussi, quasi-immédiatement, dans la langue des journalistes – la promotion de l’intégration, promesse d’une inclusion écartant la question de l’égalité. Et lorsque ce mot intégration s’est avéré usé, lorsque sa critique a fini par le disqualifier partiellement et lorsque la demande d’égalité a recommencé à se faire entendre jusque sur les plateaux de télévision, une nouvelle invention langagière est revenue verrouiller le débat : le vivre ensemble et l’ouverture à la diversité ont fait leur apparition…

Débat Avec Pierre Tévanian et des auteurs du site les mots sont importants le 14 mars à 18h.

« 1999/2009 : ce qui change ce qui reste ce qui empire : De Chevènement à Sarkozy /Des sauvageons au ministère de l’identité nationale. »

Au Théâtre Confluences à 18h,  après la représentation d’Euphémismes.

190 Bd. De Charonne 75020 : Métro Alexandre Dumas. 01.40.24.16.46



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