Euphémismes dans les médias 2011

Une dérive politique et médiatique disséquée sur scène,  « Euphémismes, une comédie française », par Marina Da Silva

Le Monde diplomatique. 26 mai 2011.

Créée à Paris en mars 2009, Euphémismes, une comédie française, écrite et mise en scène par Elsa Ménard, revient à Confluences (Paris-20e) du 26 mai au 5 juin et inaugure « M -12 : une Campagne Artistique Sans Marine ni Nicolas »… qui s’y tiendra jusqu’aux prochaines présidentielles. La pièce passe au crible le paysage politique et médiatique de la France de la fin des années 1990, qui va amener Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle en 2002, et agit comme un révélateur puissant des logiques toujours à l’œuvre aujourd’hui.

C’est en lisant le livre de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Mots à Maux. Dictionnaire de la lepénisation des esprits (Dagorno, 1998), analyse des discours politiques et médiatiques sur l’immigration, qui rendent les étrangers responsables de tous les maux de la société française et légitiment les dérives lepénistes en entretenant préjugés et fantasmes, qu’Elsa Ménard, bouleversée, s’interroge sur ce que nous ingurgitons et reproduisons nous-mêmes à notre insu de ces discours au quotidien. Cette expérience forte de la prise de conscience de « toutes ces expressions qui en cachent d’autres » – comme « reconduite à la frontière » pour une personne que l’on expulse et maltraite – et que nous recrachons parfois sans réfléchir va donner lieu à un travail d’écriture insolite et exigeant qui se fonde autant sur des citations et des extraits de discours que sur une recherche propre qui les met à jour, les démasque, leur fait front. Puis à un travail de plateau inventif, sobre et efficace où le texte retrouve sa fonction première d’adresse à la Cité.

Les extraits de discours politiques et médiatiques, tous sourcés, prennent une acuité particulière : Elsa Ménard s’est notamment procuré l’intégralité des débats qui ont eu lieu à l’Assemblée nationale et au Sénat en 1998, lors du vote de la loi Réséda, proposée par la gauche, portant sur l’entrée et le séjour des étrangers en France, et leur écoute éclaire le débat actuel sur l’identité nationale. L’ensemble est porté par neuf comédiens – dont Elsa Ménard elle-même – qui ne jouent pas des rôles mais incarnent des figures : La Femme Politique de Droite, l’Homme Politique de Gauche, Marianne, Nain 1, Nain 2, Madame Loyal, Monsieur Ça Va Pas Non, L’Homme Noir, L’Electeur parfait, que l’on identifie par des pancartes, un signe théâtral aussi simple que percutant qui apporte comme un air de manifestation revendicative sur la scène.

Ces personnages qui n’en sont pas vraiment se veulent avant tout les vecteurs de discours donnés à entendre sur le plateau pour que soient mises à jour leurs incohérences et leurs contradictions. Six d’entre eux ne parlent que par citations, dans une répétition qui est dénoncée parce qu’elle produit un véritable matraquage idéologique ; mais à aucun moment on n’est dans la caricature. Les trois autres – L’Homme Noir, L’Electeur Parfait et Monsieur Ça Va Pas Non – forment un étrange trio et tentent de dialoguer entre eux à partir de parcours de vie radicalement différents. Ils nous renvoient en miroir la façon dont on est soi-même atteint par le racisme, comment on s’y engouffre ou quelle résistance on lui oppose. Les acteurs atteignent tous un niveau de jeu et d’engagement qui en fait un grand corps collectif où se déploie la singularité de chacun.

Euphémismes ne s’encombre pas de décors : quelques tabourets, un banc, au centre du plateau, qui symbolise l’espace public, et deux grands écrans vidéos. La pièce se déroule sur cinq journées qui installent une progression et une tension dramaturgiques et permettent d’explorer la notion de fascisme, que l’on voit avancer jour après jour. Sont également interrogés et rebattus – et astucieusement utilisés dans les déplacements des acteurs – les termes « gauche » et « droite » et les frontières qui les bornent. Elsa Ménard a choisi de représenter une Femme Politique de Droite parce que pour elle, il est particulièrement tragique d’assister à l’arrivée en politique de femme porteuses de valeurs d’exclusion et de rejet de l’autre. Les nains figurent les intellectuels médiatiques qui ont un avis sur tout sans rien connaître à leur sujet, tandis que Madame Loyal, qui s’exprime par monologues, fait résonner l’espace mental resserré qui est celui de la télévision.

A la frontière de la scène et de la salle, le corps des acteurs est la matière première d’un spectacle qui nous touche et nous invite à penser le monde par nous-mêmes. « Cette interactivité est la source autant que le sujet de la pièce : l’empreinte dans les discours de présupposés idéologiques, la construction par la langue de données censées lui préexister. J’ai cherché à relier ce dont il s’agit à ce qui nous agit », indique la metteure en scène. Elle y parvient avec une intelligence et une sensibilité qu’elle met en partage et qui débordent le champ de la représentation.

Marina da Silva

http://blog.mondediplo.net/2011-05-26-Euphemismes-une-comedie-francaise

BFM. Le mardi 31 mai.  Ruth Elkrief parle d’Euphémismes, une comédie française.

Feuilleton politique. Mardi 31 mai.

Euphémismes. L’autre moi, par Caroline de Suresnes

Theatrorama.  Mai 2011.

Jusqu’au 5 juin 2011 à Confluences, la compagnie des « Mange ta tête » vient nous parler politique. Sujet tabou? Va-t-on se fâcher? Pire encore: faut-il craindre l’ennui? A moins d’un an des présidentielles ils veulent nous parler de ce qu’on appelle l’immigration. Qui est donc ce fameux « immigré » dont on nous rebat les oreilles?

Sur scène, neuf comédiens dont six s’expriment uniquement par citations d’hommes et femmes du paysage culturel. L’histoire d’une dérive ou comment les euphémismes politiques ont amené la gauche de l’autre côté. Décorticage humoristique du mécanisme politique qui, par du rabâchage et des phrases alambiquées, ferme la pensée de l’électeur.

Lorsque la gauche glisse vers la droite.

Entrée des spectateurs dans l’arène théâtrale, les comédiens saluent leurs connaissances d’un sourire, d’un regard. Une vague impression d’être en intimité plane. C’est un effet très réussi de la mise en scène puisque bientôt il nous faudra faire la différence entre « nous », « ils », « les étrangers », « les immigrés » et « les autres ». La pièce débute sur une projection de présentation des personnages, celle-ci est drôle mais relativement inutile. Les dés sont jetés, la première scène est un débat politique entre la femme de droite et l’homme de gauche.

La tension est palpable mais la femme de droite a très visiblement un avantage sur l’homme de gauche, elle est physiquement bien plus à l’aise et joue beaucoup plus avec le public. Et au fil du spectacle, l’homme de gauche va être de plus en plus gêné car le sujet est épineux et les questions posées sont des pièges. La pièces nous interroge: sont-ce des réponses insatisfaisantes ou de mauvaises questions? C’est le début de la dérive. On ne songe même plus à parler « des problèmes » posés par l’immigration mais « du problème de l’immigration ».

Un montage de textes étonnant, des phrases qu’il nous faut réentendre pour les croire et surtout l’apport pertinent du texte d’Elsa Ménard qui fait écho et rend accessible des concepts parfois lourds. Si la première partie montre des personnages qui tournent autour du pot, la deuxième frappe en plein dans l’humain.

Effectivement derrière le sujet de l’immigration il y a celui de l’acceptation et les deux monologues magnifiques du comédien Babacar M’baye Fall, rôle de « l’homme noir », viennent nous percuter de plein fouet. Les comédiens sont tous remarquables et on ne relève aucune fausse note dans l’interprétation. (…) Mme Loyale fait éclater le quatrième mur en s’adressant directement à nous et jouant des réactions du spectateur [et même si] lorsque les autres comédiens parlent on ne sait plus toujours où est l’adresse (…) cela n’enlève néanmoins absolument rien à l’immense plaisir qu’on prend à regarder cette pièce drôle, intelligente et porteuse. Nous rappelant à l’occasion que les trois ne sont pas forcément incompatibles.

Elsa Ménard invitée d’Yvan Amar dans son émission La danse des mots, le 7 juin 2011, sur RFI.

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